Au XVIIe siècle, en Europe, la vanille était notamment prisée des dames qui en parfumaient leurs parures. Vers 1820, les Français tentèrent d’en produire à Bourbon, l’ancien nom de la Réunion. Mais seul le hasard fournissait de rares gousses et l’affaire ne fut pas rentable. Grâce à leurs colonies du nouveau monde, les Espagnols conservaient le monopole du commerce de la vanille. L’Histoire bascula en 1841 grâce à l’ingéniosité d’un esclave, un enfant de douze ans. Edmond Albius est né en 1829, dans la commune rurale de Sainte-Suzanne, à la Réunion. Il perd sa mère à sa naissance et à l’image de tous les esclaves, considérés comme des outils de travail, on ne lui permet pas de connaître son père. Seul au monde, il est confié à Ferréol Bellier Beaumont, un « homme fort versé dans l’étude de la botanique » qui en fait son « petit gâté ». Dès son plus jeune âge, l’esclave l’assiste dans ses recherches. Bellier possède notamment un vanillier dont il cherche, à l’instar de nombreux botanistes, à percer le mystère. Un Belge, Morren, avait déjà mis au point une technique de fécondation artificielle en 1836. Mais elle était à ce point complexe qu’il était impossible de l’appliquer à une culture à grande échelle.
Cependant, dans ses correspondances, Bellier décrit le petit Edmond comme un enfant doué qui, bien que dépourvu d’instruction, apprend le nom latin de nombreuses plantes. Bellier raconta ainsi l’épisode : « Me promenant avec mon fidèle compagnon, j’aperçus sur le seul vanillier que j’eusse alors une gousse bien nouée. L’intelligent enfant avait su discerner, dans la même fleur, les organes mâles et femelles et les mettre convenablement en relation.» Procédé simple et rapide consistant à appliquer l’anthère (l’organe mâle) sur le pistil (l’organe femelle) qui, dans la fleur du vanillier, sont séparés par une membrane.
Bellier, assez honnête pour ne pas s’attribuer la découverte, prend la mesure de l’événement et le fait savoir. De grands planteurs sollicitent le jeune Edmond qui leur enseigne la technique. Mais leur considération ne dépassera pas celle qu’ils auraient témoignée à un singe savant. La suite le prouve.
Une longue polémique
Quoi qu’il en soit, dès 1848, la Réunion exporte ses 50 premiers kilos de gousses, cent tonnes un demi-siècle plus tard. 1848 est aussi l’année de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Libre, Edmond prend le nom d’Albius. Bellier tente en vain d’obtenir une récompense publique pour son ancien esclave qui rejoint Saint-Denis, la capitale de la colonie, où il devient domestique. En 1852, il est mêlé à un vol de bijoux et écope de cinq ans de prison. Les chaînes qui lui avaient été épargnées dans la servitude, Albius les subit en homme libre.
Bellier et des amis intercèdent en sa faveur mais n’obtiennent sa libération qu’en 1855, année où il regagne la campagne de Sainte-Suzanne, pour y mener une existence misérable. Assez rapidement, une partie de la riche société blanche conteste qu’Albius, un esclave noir, fût l’auteur de la découverte qui faisait leur fortune. Un botaniste, par exemple, s’attribue la trouvaille. Bellier et un de ses amis prennent la défense d’Albius. Les lettres qu’ils échangèrent à cette occasion constituent l’essentiel des sources documentaires sur sa vie. A la fois généreux et paternalistes, ces courriers révèlent l’attitude ambiguë de Bellier, qui n’affranchit pas son esclave avant l’abolition.
De constitution chétive, Albius s’use comme journalier sur les plantations de canne à sucre. Il meurt en 1880, à l’âge de 51 ans, dans le dénuement le plus total. Sa disparition ne mit pas pour autant fin à la polémique. En 1913, un journal local écrivait qu’Albius était blanc. En 1980, un historien constatait que la paternité d’Albius sur la découverte ne faisait toujours pas l’unanimité. En 1981, la municipalité de Sainte- Suzanne fit cependant ériger une stèle commémorative à l’écart de la commune et, plus récemment, un mémorial dans la ville même. Si aujourd’hui la Réunion tient une place mineure dans la production de vanille, celle-ci reste étroitement attachée à son histoire et son identité. En témoigne la liane de vanillier qui orne toujours son blason.